⚠ Disclaimer : Cet article ne fait en aucun cas l’apologie de drogues illĂ©gales en France. L’objectif est de comprendre l’impact des drogues sur la crĂ©ativitĂ© Ă  travers le prisme de la neurobiologie. Bonne lecture !

"Le LSD était une expérience positive qui a changé ma vie."
— Steve Jobs

The Beatles, Bill Gates, Steve Jobs, Thomas Edison, Sigmund Freud… Ces gĂ©nies crĂ©atifs étaient tous de grands consommateurs de drogues, du LSD Ă  la cocaĂŻne en passant par la marijuana.

Steve Jobs dĂ©clarait aux officiels du Pentagone qu’il avait consommĂ© du LSD entre 10 et 15 fois de 1972 Ă  1974. Il Ă©tait par la mĂȘme occasion consommateur « hebdomadaire » de cannabis jusqu’en 1977.

Avec la hantise du syndrome de la page blanche, certains créateurs ont recours à des substances psychoactives pour booster leur inspiration.

Mais que se passe-t-il vraiment dans le cerveau ?

Nous avons interrogĂ© Jean-Pol Tassin, Directeur de Recherche Ă©mĂ©rite en neurobiologie Ă  l’INSERM (Institut National de la SantĂ© et de la Recherche MĂ©dicale), et membre du Conseil Scientifique de l’OEDT (Observatoire EuropĂ©en des Drogues et de la Toxicomanie).

 

LB : Comment se matĂ©rialise la crĂ©ativitĂ© d’un point de vue neurologique ?

J-P T. : Le cerveau fonctionne selon 2 modes : le mode analogique, et le mode cognitif.

Le mode analogique est essentiel, inconscient et extrĂȘmement rapide, nous n’y avons pas accĂšs.

Le mode cognitif est plus lent, conscient, et permet de retenir les Ă©lĂ©ments extrĂȘmement rapides du mode analogique. Il maintient ces Ă©lĂ©ments analogiques en mĂ©moire vive pour pouvoir les « travailler ».

Le crĂ©ateur prend les Ă©lĂ©ments de son traitement analogique – qui sont rapides et inconstants, et les traduit sous diffĂ©rentes formes :  écriture, peinture, musique… C’est le passage de l’activitĂ© analogique Ă  l’activitĂ© cognitive, que l’on considĂšre comme la crĂ©ation.

L’activitĂ© analogique est non contrĂŽlĂ©e, elle dĂ©pend de votre histoire, de vos Ă©motions, de tout ce qui vous entoure. Mais cette activitĂ© intervient sans que l’on en soit forcĂ©ment conscient, et c’est en allant chercher cette information que se forme la crĂ©ation.

 

LB : De Bill Gates aux Beatles, de nombreux créateurs se sont essayés au LSD. Pourquoi le LSD est-il considéré par certains comme un dopant créatif ?

J-P T. : La majoritĂ© des drogues modifient l’Ă©quilibre entre le traitement analogique et le traitement cognitif. Mais elles n’ont pas toutes les mĂȘmes mĂ©thodes de modification.

Un produit comme le LSD va figer le traitement analogique. Il se fixe sur un rĂ©cepteur, et le bloque dans un Ă©tat semi-actif. Cela entraĂźne des entrĂ©es sous-corticales d’Ă©lĂ©ments qui normalement n’ont pas accĂšs Ă  la conscience.

Il va rendre alors le traitement analogique extrĂȘmement prĂ©gnant : la personne qui vit cette expĂ©rience sous LSD a accĂšs Ă  des Ă©lĂ©ments analogiques de façon quasi-continue pendant les effets de la molĂ©cule, ce qui n’est pas possible en temps normal.

De ce fait, la sensation peut ĂȘtre trĂšs agrĂ©able dans certains cas, mais peut ĂȘtre aussi trĂšs effrayante. Ce qui va arriver au niveau de la conscience n’est absolument pas contrĂŽlĂ©e, et dĂ©pend de votre Ă©tat, de votre histoire, des circonstances environnementales. Il y’a donc certains sujets qui reviennent avec des bad trips, et d’autres en disant que c’était gĂ©nial.

Etant donnĂ© qu’en temps normal nous n’avons pas accĂšs Ă  l’analogique, cela peut procurer des possibilitĂ©s de crĂ©ation. Mais ce que vous allez crĂ©er sous LSD, a priori, n’est pas structurĂ©.

 

 

LB : Quel est l’impact de la prise de LSD sur le long terme ?

J-P T. : Le problĂšme du LSD sur le long terme, c’est qu’il peut y avoir des rĂ©miniscences de ce mĂ©canisme qui rĂ©apparait sans LSD. Par exemple quelques semaines aprĂšs en avoir pris, beaucoup de gens ont de nouveau l’impression d’en avoir pris, ce qui n’est pas le cas. Ils peuvent voir des arbres qui bougent, ou un certain nombre de phĂ©nomĂšnes qu’ils voyaient sous l’influence du LSD, alors qu’ils n’y sont plus.

Pendant un certain temps on pensait que c’était la drogue qui avait Ă©tĂ© retenue dans l’organisme qui Ă©tait relarguĂ©e, ce qui n’est pas totalement exclu mais assez peu probable. Ce sont probablement des phĂ©nomĂšnes psychologiques, puisque dans certains cas les effets resurgissent plusieurs mois aprĂšs la premiĂšre prise.

 

LB : En 2014, 4,6 millions de personnes en France ont consommĂ© du cannabis. La question de la lĂ©galisation est sujet Ă  de nombreuses controverses, que de nombreux crĂ©ateurs soutiennent. Comment cela se traduit-il d’un point de vue neurologique ?

J-P T. : Sur le plan clinique il y’a un problĂšme : il n’y a pas un cannabis, mais plusieurs cannabis avec des concentrations diffĂ©rentes. Entre l’herbe et l’huile, vous avez des facteurs qui peuvent aller jusqu’à 3, 4 voire 10x les concentrations normales. On ne peut pas faire une gĂ©nĂ©ralitĂ© du cannabis.

D’autant plus que trĂšs souvent, il est fumĂ© avec du tabac. Certaines personnes se disent addictes au cannabis alors qu’elles sont addictes Ă  la cigarette. Le cannabis en tant que produit naturel non modifiĂ©, n’est pas trĂšs addictif. Il crĂ©Ă© des effets qui sont totalement rĂ©versibles sur la prise classique.

Il y’a Ă©galement les produits comme les gĂąteaux au cannabis que l’on avale. Le danger avec ces produits c’est que cela n’a pas d’effet immĂ©diat. TrĂšs souvent les gens ne ressentent pas d’effets et en reprennent jusqu’à ce que l’effet apparaisse. Quand l’effet apparait, ils en ont dĂ©jĂ  repris : ils ont ainsi ingĂ©rĂ© une dose nettement plus importante et se retrouvent aux urgences Ă  cause d’hallucinations.

Le vrai problĂšme de fond, c’est la dose : certains peuvent fumer 10 pĂ©tards par jour. Cela ne va peut-ĂȘtre pas dĂ©truire les neurones Ă  proprement parler, mais cela va modifier l’activitĂ© gĂ©nĂ©rale du cerveau.

A partir du moment oĂč vous prenez un produit psychotrope Ă  des doses trĂšs importantes, vous avez des consĂ©quences dramatiques.

Egalement, les produits que l’on peut acheter dans le commerce de rue sont toujours mĂ©langĂ©s avec d’autres substances. Ce que vous prenez c’est du 5% ou 10%, et vous n’en savez rien. Certaines personnes peuvent prendre plusieurs fois du 5% et dire « ça ne me fait rien », et puis un jour ils rĂ©cupĂšrent du 12% et lĂ  ça ne va plus du tout. Une grande partie des overdoses dues aux opiacĂ©es sont dues Ă  ça.

 

LB : Quid de la cocaïne ?

J-P T. : La cocaĂŻne c’est la drogue la plus simple qui existe pour les neurobiologistes. Elle active des modulateurs : la noradrĂ©naline et la dopamine. Ces produits permettent la focalisation d’attention et vont avoir des effets pĂ©riphĂ©riques. Sous cocaĂŻne vous pouvez focaliser votre attention et rĂ©cupĂ©rer relativement facilement les Ă©vĂ©nements analogiques.

En plus de cette activation analogique, vous rĂ©cupĂ©rez ces Ă©vĂ©nements avec le cognitif qui, lui aussi, est augmentĂ©. C’est une augmentation gĂ©nĂ©rale du systĂšme, d’oĂč l’impression sous cocaĂŻne d’ĂȘtre quelqu’un d’extraordinaire et de ne plus avoir de problĂšmes.

Ceux qui Ă©crivent sous cocaĂŻne Ă  forte dose sont souvent trĂšs surpris de ce qu’ils ont Ă©crit : pour beaucoup ils s’aperçoivent que ça n’a pas forcĂ©ment de sens, alors que sur le moment l’idĂ©e apparaissait comme gĂ©niale. Plus vous prenez de cocaĂŻne, moins vous contrĂŽlez votre activation.

 

LB : Le film « Limitless » raconte l’histoire d’un Ă©crivain en manque d’inspiration qui, aprĂšs consommation d’une drogue fictive, se retrouve capable de rĂ©diger une centaine de pages de son roman sans la moindre difficultĂ©. Est-ce plausible ? Pourquoi ?

J-P T. : Oui c’est tout Ă  fait plausible. Une drogue activant le systĂšme peut donner accĂšs Ă  toutes ces mĂ©moires, Ă  votre Ă©criture, Ă  votre cognitif ; et ce de façon beaucoup plus simple par le produit.

Les psychostimulants comme la cocaĂŻne ou l’amphĂ©tamine peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des boosters, et en effet permettre de rĂ©diger une cinquantaine de pages en quelques heures. Avec d’autres produits comme les opiacĂ©s, au contraire cela ne marche pas du tout.

La particularitĂ© des psychostimulants est que vous avez pendant un certain temps une hyperactivitĂ©, souvent trĂšs agrĂ©able. C’est cette sensation de puissance qui rend d’ailleurs les gens addicts.

Si vous prenez la mĂȘme dose de cocaĂŻne de façon rĂ©guliĂšre, vous avez de plus en plus d’effets lorsque la drogue n’est plus lĂ . Les effets de la drogue restent Ă  peu prĂšs les mĂȘmes pour un individu, mais vous avez modifiĂ© la rĂ©activitĂ© de vos systĂšmes : de ce fait lorsque vous n’avez plus de drogue, vous ĂȘtes dans un Ă©tat d’hyperactivitĂ© ou d’hypersensibilitĂ© trĂšs pĂ©nible qui va vous pousser Ă  reprendre de la drogue.

C’est tout le mĂ©canisme de l’addiction : les individus sans produit se sentent mal. Et le fait de reprendre de la drogue les soulage. Ils ne recherchent plus le plaisir, mais le soulagement.

A force d’utiliser les mĂȘmes produits, les effets euphorisants ont tendance Ă  s’estomper. Il y’a moins de surprise, on est plus habituĂ©, on s’attend Ă  quelque chose qui n’arrive pas forcĂ©ment. En revanche, l’effet de soulagement persiste, et le produit se transforme en besoin.

 

LB : Et vous, comment Ă©vitez-vous les pannes d’inspiration ?

J-P T. : En ce qui me concerne, je marche !

Lorsque je veux Ă©crire quelque chose, je marche de maniĂšre automatique en aller et retour, dans un couloir par exemple. La marche dĂ©clenche chez moi une dĂ©sinhibition corticale : la marche est complĂštement automatique, je ne rĂ©flĂ©chis plus au fait que je marche, et mon cerveau cortical est d’une certaine façon libĂ©rĂ© par cette activitĂ© sous-corticale rĂ©pĂ©titive.

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  • David

    C’est trĂšs intĂ©ressant et instructif, j’ai pris beaucoup de plaisir Ă  lire cette interview, comme Ă  mon habitude !